Quand j'arrive pour photographier P. (bientôt 4 ans, à droite), D. (deux ans et demi, à gauche) et leur petite soeur encore bébé, je suis frappée par leur ressemblance et crois un instant qu'elles sont jumelles. Même petit visage rond et pâle, même grands yeux bleus, même blondeur au carré, et blouses fleuries identiques. Vingt minutes plus tard, P. et D. sont pour moi aussi éloignées l'une de l'autre que l'Australie du Groënland, et c'est au contraire leur dissemblance que je trouve fascinante.
Là où D., ravie, accède à mes suggestions avec enthousiasme (appuyer elle-même sur le déclencheur, photographier sa famille, mettre en scène ses jouets préférés...), P. observe une distance polie mais totalement impénétrable. Lorsque je la photographie, elle se laisse tomber sur le sol et s'absorbe dans la contemplation du tapis, deux épais rideaux de cheveux blonds soigneusement rabattus sur le visage.
Occupant la délicate position "du milieu" dans la fratrie, D. s'affirme avec vigueur, s'exprime sans ambages et passe d'une émotion à l'autre comme un papillon de fleur en fleur, usant des larmes s'il le faut pour remporter une bataille avant de se consoler en trente secondes (en piquant un jouet à sa petite soeur). Dans son coin, P. joue aux Légos en essayant vaille que vaille de préserver son espace.
Je propose de dessiner, et D. s'installe aussitôt à la table ; elle me montre tous ses crayons, ébauche un bonhomme et s'attaque à un coloriage, offrant des poses parfaites. Concentrée sur elle, je n'ai pas entendu P. arriver, très lentement s'approcher de la table.
Et puis nous sortons au jardin, et tout change. Habituée à ma présence, P. s'amuse et gambade, court vers moi, si jolie avec sa bouche couleur cerise et son immense sourire. De nouveau toutes deux font bloc, complices et proches, inventant mille petits jeux dont j'attrape quelques bribes, à distance respectueuse. Infinie souplesse de l'enfance, kaléidoscopie mouvante des positions, des relations, des émotions. Pour le photographe, matériel cinq étoiles.